Quelle époque

Quelle époque! C’est une expression que j’entends régulièrement depuis que je suis dans le milieu de l’impro, dans les bureaux, les loges, les textos, les conversations, après les spectacles, etc. J’ai l’impression que tout le monde que je connais a dit ça au moins une fois. Qui l’a dit en premier? Je ne sais plus… C’est là, ça existe. On s’entend pour dire que ça signifie quelque chose comme « Hélas, on n’y peut rien!»   ou bien « Ça m’étonne, mais, en y réfléchissant bien, pas tant que ça… » ou encore « C’est un peu n’importe quoi, mais en même temps c’est plein de bonnes intentions », selon les situations. « Quelle époque! », c’est également une bonne expression pour clore une discussion.

C’est une sorte de lieu commun, un peu comme l’improvisation. Au Québec, lorsqu’on parle d’improvisation, tout le monde s’entend pour dire qu’on parle du Match d’impro, celui de la LNI en l’occurrence. Frédéric a déjà parlé de la différence entre la pratique professionnelle et la recherche et les pratiques amateurs, mais j’aimerais observer une autre déformation de notre perception de l’improvisation : sa définition.

De tout temps, en art dramatique, l’improvisation s'est définie selon ses états comme une forme de la représentation théâtrale et une manière d'aborder le jeu et comme une source d’inspiration et de création artistique. Au Québec, on a cependant du mal à reconnaître cette définition sans se référer au Match d'impro, une structure (vous la connaissez bien) créée en 1977 qui propose une façon parmi tant d'autres d'improviser. Le Match a perduré jusqu'à aujourd'hui et son modèle est reproduit sur toute la planète, même dans les pays où l'on ignore ce qu'est le hockey. On parle aujourd'hui de l'improvisation comme d'un « sport théâtral »... Je me demande bien dans quelle mesure: celle où le meilleur doit gagner? Celle de la compétitivité ou du dépassement de soi? Il est devenu difficile également de parler d’impro sans se référer à la nomenclature du Match, d’impro ou de hockey, et ce, même quand on présente un spectacle improvisé qui n’a rien à voir avec le match : les comédiens demeurent des « joueurs », quoi qu’on fasse, il y a un entracte entre deux « périodes » et on cherche les cartons de vote a l'entrée. Rien n’est moins clair que la définition de l’improvisation parce qu’elle a fusionné à celle du Match. Nos esprits sont aujourd’hui déformés au point de croire que nous avons INVENTÉ l’improvisation théâtrale, alors que c’est le Match qui est une idée de chez nous.

Je ne suis pas la première à avoir remarqué que l'idée géniale de Robert Gravel l'avait été au point d'imposer une pratique au théâtre improvisé. Je pourrais prendre le temps de relever les impertinences du Match et leurs conséquences à long terme, mais Raymond Cloutier l’a déjà fait dans cet article au titre pour le moins expressif. Et puis, ce n’est pas vraiment mon objectif, encore moins celui des Productions de L’Instable. Nous souhaitons plutôt une réflexion solidaire, constructive et responsable. Et la LNI pourra vous dire elle-même à quel point elle est parfois victime du succès de la diffusion et de la re-création perpétuelle et tous azimuts de son Match d’impro.

Or, il est extrêmement difficile, à notre époque, de réfléchir l’improvisation sans se faire comparer au Match, sans nous y comparer nous-mêmes automatiquement ou sans que l'élaboration et le développement d’une nouvelle direction artistique n'aient à se prononcer un jour ou l'autre contre lui. Et si nous refusons la comparaison - nous avons essayé, en vain -, d’autres s'occupent de la faire à notre place, comme s'il était impossible de réfléchir sans y avoir recours. En cela, Raymond Cloutier n’avait pas tort de craindre les effets dévastateurs de la « doctrine » en soutenant que peu importe nos essais, « on se trouve toujours à l’intérieur d’une recherche de la formule plus gagnante que l’autre, une formule off, un système qui contredit ou se démarque de l’autre ».

Par exemple, en y réfléchissant, je me suis rendu compte de ceci :

Cette année, nous proposons au grand public des spectacles hebdomadaires, et ce, malgré une offre culturelle saturée à Montréal. Ainsi, nous avons souhaité jouer beaucoup pour mettre à l’épreuve de la performance tant nos concepts que nos comédiens. Tous ces spectacles agissent également en tant que vitrine pour montrer notre démarche artistique, rechercher des partenaires, développer un public potentiellement intéressé par nos formations, inviter des diffuseurs intéressés par nos spectacles en tournée, et parce qu’on ne se lasse pas de jouer, évidemment. En considérant que nous avons inconsciemment du mal à nous sortir du modèle du Match, notre calendrier hebdomadaire, bien que notre public n’ait aucune influence ou presque sur nos spectacles, ne serait-il pas tout simplement calqué inconsciemment sur ceux de tournois de ligues de hockey/d’impro où l'on compte les points et les étoiles afin de déterminer un grand champion? Comment se sortir du Match?

Quelle époque!

Frédéric et moi avons travaillé à l’essor de la LNI et de son spectacle, de même que les comédiens de notre troupe actuelle s’y sont formés, ou déformés, selon les points de vue. Mais allez donc trouver, à notre époque, un improvisateur de talent qui n’a pas jamais joué le match ou un autre de ses dérivés? Surtout, venez me trouver si vous y parvenez, car j’ai du travail pour lui ou elle.

Nous sommes les enfants du Match. Nous ne pourrons sans doute jamais prétendre inscrire nos concepts ou notre démarche en nous trouvant artistiquement hors du champ de son influence, aussi minime soit-elle. En prenant pour acquis que le Match a «phagocyté» toutes les formes de création spontanée, il ne nous reste plus rien à faire et à tenter. Or, nous sommes encore ces artistes en quête de plus de liberté, la tête pleine d'idées à mettre à l'épreuve; je n’ai pas le choix de tenter le coup, en cherchant ailleurs tout en m’appuyant sur ce que je connais. Des concepts hors du match, des propositions qui à force d’être jouées et retravaillées pourraient bien devenir de nouveaux appuis pour la création spontanée sans vouloir à tout prix s'imposer pour autant. C’est cet ailleurs artistique que nous continuons de vous proposer aux Productions de L’Instable.

J’écris aujourd’hui alors que l’Assemblée nationale a adopté une motion afin que le gouvernement reconnaisse l’improvisation comme une discipline artistique à part entière. Il me semble que nous sommes désormais, et plus que jamais, responsables du développement de cet art, de ses dérives et de la façon dont nous souhaitons aujourd’hui définir ou redéfinir la création spontanée.

Qu’allons-nous faire de cette époque?

 

MONOTHÈME

Avec Anne-Marie Binette, Mathieu Lepage, Joëlle Paré-Beaulieu et Dominiq Hamel 

Événement FB

Ce soir, 29 novembre 2016 à 20h

Au Balcon Cabaret Music-Hall, 463, rue Ste-Catherine Ouest

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