L'improvisation à son moins pire

Est-ce que l’improvisation peut être plus qu’une simple forme de théâtre amateur?

L'allégorie de la balle-molle

Dans la majorité des disciplines, on peut séparer les gens en deux sous-groupes : les pros et les amateurs. Ceux qui sont payés et les autres qui le font pour s’amuser. Pour ma part, j’aime bien faire un autre type de distinction : les gens qui jouent à la balle-molle et les gens qui jouent au baseball. Quand on joue à la balle-molle, en général c’est surtout pour voir ses amis, s’amuser, bien jouer et boire la bière d’après-match. Quand on joue au baseball, on est là pour l’amour du sport. On veut s’améliorer, se dépasser, repousser ses limites et celles du jeu. Cela dit, rien n’empêche un joueur de baseball d’apprécier la bière d’après-match et de s’amuser, ou le joueur de balle-molle de vouloir se dépasser. Comment s’applique cette allégorie à l’improvisation? En générale, le public croit que l’improvisation c’est de la balle-molle, tout simplement parce qu'ils n'ont pas l’habitude de voir l’improvisation comme du baseball.

« Du violon? Oui, j’ai déjà entendu mon neveu en jouer, cet instrument sonne mal. »

« Le soccer? J’ai déjà joué quelques fois au secondaire, je sais ce que c’est. Ce sport est sans intérêt. »

Pourrait-on dire ces phrases à un violoniste de l’OSM ou à un joueur de l’Impact?

Pourtant, on les entend bien souvent quand il s'agit d'improvisation. Je l’ai même vécu en entrevue! « De l’impro, je sais ce que c’est, je suis allé voir ma fille en jouer à son école secondaire. » Monsieur l’interviewer, je suis certain que votre fille est remarquable, mais... Comment je pourrais bien vous dire ça? Elle présente un spectacle dans le cadre d’une activité parascolaire. Comment peut-on juger toute une discipline sur une seule expérience amateur? On ne compare pas la pièce de théâtre des étudiants de l’école de théâtre du vieux St-Eustache (une magnifique école, inscrivez-vous!) à une production d’Espace Libre? Et ça ne les empêche pas d’avoir autant de plaisir à jouer. Alors pourquoi se le permet-on avec l’improvisation théâtrale? Contrairement au Québec, en Europe, on sent l'effervescence qui anime chez les gens lorsqu'il s'agit d’impro. L’improvisation représente la fraîcheur, un spectacle rempli de rebondissements et une discipline créative plus souple que le théâtre conventionnel dans laquelle tout est possible. Il existe même à Lyon une salle appelée L’Improvidence entièrement dédiée à la création théâtrale improvisée.


Et si on lui donnait un autre nom?

À une époque, on avait réglé la chose en utilisant le terme « théâtre spontané ». Pour comprendre l’origine de cette nomenclature, il faut remonter au début des années 2000, quand nous avons créé Cinplass avec Édith Cochrane, Anaïs Favron, Louis-Martin Guay, Guillaume C. Lemée, Antoine Vézina et moi-même.

 

Affiche Cinplass 2006-2007

À cette époque, quand on invitait les gens à nos spectacles et qu’on leur disait que c’était de l’impro, ils nous demandaient qui arbitrait ou encore s’ils pouvaient faire le camp de recrutement. Parce qu’au Québec, du moins dans le milieu francophone, l’impro était synonyme de «match d'impro» et c'est encore le cas : une ligue qui fait jouer deux équipes un soir de semaine, dirigée par un arbitre/maître de jeu et quelques variantes ici et là. Ou encore, une équipe scolaire qui rencontre d’autres équipes scolaires dans le cadre d’un tournoi ou de rencontres ponctuelles. Regardez les codes utilisés dans la publicité produite par Cossette pour l'Ordre des chiropraticiens la semaine dernière et vous obtiendrez l’image exacte de ce à quoi la majorité des gens pensent lorsque qu’on leur parle d’impro. Une représentation digne de la réalité - j’en ai moi-même abusé un peu il y a de ça une quinzaine d’années* -, mais qui n'est qu’une fraction de ce que peut être l’improvisation.

 

* À l’époque où je jouais à la LIM ou aux Cravates le dimanche soir, le lundi à la Globale, le mardi j’animais à la LIMonade, le mercredi je coachais Pamplemousse, le jeudi je jouais à la LicUQÀM et le vendredi j’arbitrais au RIRE de Repentigny en plus des samedis de Cinplass une fois par mois.
Frédéric Barbusci 

 

Cinplass souhaitait prendre une autre direction. C’est pourquoi on avait sorti notre premier - et dernier - slogan douteux : « L’improvisation à son moins pire ». On ne voulait pas offenser personne, mais on était conscient que le mot improvisation était galvaudé et que son diminutif Impro l’était encore plus. Notre désir était simplement de dire « on sait que des fois c’est mauvais, mais on va faire l’effort qu’il faut pour aller vraiment plus loin ». On avait même publié un manifeste et sa réponse 5 ans plus tard. Bref, on n’a pas gardé le slogan trop longtemps. Peut-être parce qu’Edith, qui commençait à jouer à la LNI, se sentait mal de distribuer notre publicité « L’improvisation à son moins pire » à ses collègues; ce qui nous faisait beaucoup rire, même si on comprenait. 

Publicité pour Cinplass : L'improvisation à son moins pire

Ensuite on a poussé notre réflexion un peu plus loin. Et si on faisait la distinction entre jouer dans une ligue et notre désir d’aller plus loin? Ce que l’on voulait c’était faire du théâtre sans texte. On avait simplement le goût de jouer et créer sans s’enfarger dans une mise en scène plus forte que nos histoires. C’est là qu’est née l'expression « théâtre spontané ». C’était une distinction nécessaire.

J’ai un respect immense pour les gens qui font de « l’impro-loisir ». Voir des amis, s’amuser, rencontrer des gens, pourquoi bouder son plaisir? Tu joues gratis ou pseudo gratis et t’as du fun? C’est très sain. Je respecte aussi ceux qui jouent le genre d'impro « pas de style, rienqu’ d’la joke », pratique qui se distingue habituellement par un maximum de répliques à effets et dont le principal objectif est de faire rire le spectateur.

Sauf que, lorsqu'on fait partie du 12 % des gens qui, comme moi, jouent avec le désir repousser ces limites, que faut-il faire pour sortir de sa zone de confort? Aller voir les autres spectacles? Développer son esprit critique? Oui. Je pense qu'il faut trouver le moyen de déterminer ce qu’on aime et ce qu’on n’aime pas, puis faire des choix; ce que l’on ne fait pas assez souvent à mon avis.

Pour l’instant je vais continuer à utiliser l'expression théâtre spontané. Si vous en avez une meilleure, je suis ouvert aux suggestions. Personnellement je cherche encore. Je songe même à créer un concours. Scènes non préméditées? Théâtre d’improvisation? Spectacle-avec-du-monde-dedans-qui-ne-savent-pas-ce-qu’ils-vont-dire-et-qui-sont-bons-à-tel-point-qu’il-y-a-toujours-quelqu’un-à-la-fin-du-show-qui-demande-s’il-y-avait-des-textes? Peut-être un peu trop long. Finalement, je vais aussi continuer à utiliser « impro » et cesser de dire « c’est juste de l’impro ».

Crédit photo d'introduction : Hugues Bergevin


 

L'INSTABLE - saison 2016-2017

Le vent de fraîcheur que vous attendiez en théâtre improvisé

Les mardis du  11 octobre 2016 au 28 mars 2017

Au Balcon Cabaret Music-Hall, 463, rue Ste-Catherine Ouest

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